Une lecture macro-micro de l’entrepreneuriat en Haïti

En Haïti, lorsqu’on parle d’écosystème entrepreneurial, on revient souvent aux mêmes éléments : incubateurs, accélérateurs, concours, formations, financement, mentors, universités, banques, organisations internationales ou diaspora. Tous ces éléments comptent, mais ils ne nous disent pas forcément si l’écosystème fonctionne réellement pour l’entrepreneur. Une question plus utile serait donc : pour quel type d’entrepreneur, à quel stade de développement, et face à quel problème précis, l’écosystème haïtien fonctionne-t-il ou ne fonctionne-t-il pas ? Cette question oblige à regarder l’entrepreneuriat à deux niveaux en même temps : le niveau micro, celui de l’entrepreneur et de son entreprise, et le niveau macro, celui de l’environnement dans lequel il évolue.

Au niveau micro, on s’intéresse aux compétences de l’entrepreneur, à son expérience, à son équipe, à sa capacité d’exécution, à son réseau, à sa capacité à identifier une opportunité et à mobiliser des ressources. Au niveau macro, on regarde plutôt l’accès au financement, les infrastructures, les institutions, la réglementation, la disponibilité des talents, les marchés, les universités, les réseaux professionnels, les incubateurs, les accélérateurs ou encore la diaspora. Mais l’essentiel n’est pas d’étudier ces deux niveaux séparément. Ce qui compte, c’est ce qui se passe entre les deux : un entrepreneur a un besoin ou une contrainte précise, il cherche une ressource dans l’écosystème, il y accède ou non, et cette interaction influence ensuite sa capacité à avancer.

Cette façon de voir les choses change beaucoup l’analyse. Dire qu’un entrepreneur haïtien a « besoin d’accompagnement » reste trop vague. Son problème dépend du stade où se trouve son entreprise. Au début, il peut avoir besoin de mieux comprendre son marché. Plus tard, il peut avoir besoin de recruter un développeur, de trouver un fournisseur, d’accéder à du financement, d’obtenir une certification, de trouver un premier grand client ou d’entrer sur un marché international. Le même entrepreneur peut donc avoir besoin de ressources complètement différentes à six mois d’intervalle. C’est pourquoi un programme utile au départ peut devenir peu pertinent quelques mois plus tard.

Cela permet aussi de mieux comprendre les différentes défaillances possibles dans l’écosystème. Parfois, la ressource nécessaire n’existe simplement pas. Dans d’autres cas, elle existe mais l’entrepreneur n’y a pas accès. Il peut aussi y avoir un problème d’adéquation : la ressource est disponible, mais elle ne répond pas vraiment au besoin de l’entreprise. Parfois encore, l’entrepreneur ne sait pas que la ressource existe, ou plusieurs organisations offrent des services utiles mais de manière trop fragmentée. Enfin, il peut arriver que l’entrepreneur accède à une ressource, mais que son entreprise ne soit pas encore suffisamment structurée pour en profiter correctement. Dans tous ces cas, le problème n’est pas le même, donc la solution ne devrait pas être la même non plus.

Le financement est un bon exemple. On entend souvent que les entrepreneurs haïtiens ont besoin de plus de capital. C’est probablement vrai, mais il faut aller plus loin. De quel type de financement parle-t-on ? Pour quel montant ? À quel stade ? Sous forme de prêt, de capital, de subvention, de garantie ou d’avance sur contrat ? Le problème est-il réellement l’absence de financement, ou est-ce parfois l’absence d’états financiers fiables, de gouvernance, de garanties, de traction commerciale ou de préparation à l’investissement ? Selon la réponse, l’intervention nécessaire change complètement. Le même raisonnement vaut pour la formation : si une entreprise maîtrise déjà le business model, le marketing et la comptabilité de base, une nouvelle formation générale ne résoudra probablement pas son vrai problème.

C’est ici que l’évolution récente de certains grands accélérateurs internationaux devient intéressante. Pendant longtemps, beaucoup de programmes fonctionnaient selon une logique assez standard : plusieurs startups entraient dans une cohorte, suivaient des formations similaires, rencontraient des mentors et participaient à des ateliers. Aujourd’hui, certains programmes évoluent vers une logique davantage centrée sur le diagnostic. La question de départ devient moins « quel programme pouvons-nous offrir ? » et davantage « quel est aujourd’hui le principal obstacle qui empêche cette entreprise d’avancer ? ». Ensuite, l’accélérateur essaie de mobiliser autour de cette contrainte la bonne expertise, le bon réseau, la bonne technologie ou la bonne ressource. On passe donc progressivement d’une logique « programme vers entrepreneur » à une logique « entrepreneur, diagnostic, ressource adaptée ».

Cette approche pourrait être particulièrement pertinente pour Haïti. Plutôt que de chercher à reproduire un modèle extérieur, il serait peut-être plus utile de cartographier les problèmes réels rencontrés par les entrepreneurs haïtiens selon leur secteur, leur taille et leur stade de développement. Une startup technologique en phase de prototypage n’a pas les mêmes besoins qu’une PME industrielle vieille de dix ans. Une entreprise qui veut vendre localement n’a pas les mêmes contraintes qu’une entreprise qui veut exporter. Et les entrepreneurs de Port-au-Prince n’évoluent pas forcément dans les mêmes conditions que ceux du Cap-Haïtien, des Cayes, de Hinche ou des Gonaïves.

La diaspora est aussi une dimension importante de cette réflexion. Elle ne devrait pas être vue uniquement comme une source de financement. Elle peut aussi fournir des compétences, des connexions commerciales, un accès à des fournisseurs, à des technologies, à des partenaires et à des marchés internationaux. Cela signifie que l’écosystème entrepreneurial haïtien ne se limite peut-être pas aux frontières physiques du pays. Une partie des ressources dont les entrepreneurs haïtiens ont besoin peut se trouver à Montréal, Miami, New York, Paris ou ailleurs, à condition qu’il existe des mécanismes capables de faire le lien.

Cette lecture macro-micro permet finalement de poser des questions plus précises. Qui est l’entrepreneur ? À quel stade se trouve son entreprise ? Quel est son principal blocage aujourd’hui ? Quelles ressources existent dans l’écosystème ? Sont-elles accessibles ? Sont-elles réellement adaptées ? Et surtout, cette interaction améliore-t-elle concrètement la capacité de l’entreprise à survivre, à croître, à créer de l’emploi ou à créer de la valeur ? Ce sont des questions simples, mais elles peuvent profondément changer la manière dont on conçoit les politiques, les programmes d’accélération ou les mécanismes de soutien aux entrepreneurs.

L’enjeu pour Haïti n’est donc peut-être pas seulement de créer plus de programmes, plus d’incubateurs ou plus de formations. Il est aussi de mieux comprendre les contraintes réelles des entreprises, de mieux connecter les ressources qui existent déjà et de faire en sorte que chaque entrepreneur puisse trouver plus rapidement la bonne ressource au bon moment. La qualité d’un écosystème entrepreneurial ne devrait pas être mesurée uniquement par le nombre d’acteurs ou de programmes qu’il possède, mais par sa capacité à transformer ces ressources en solutions concrètes pour les entrepreneurs qui en ont réellement besoin.